Zoème
Zoème
Laminaire
Laminaire est un livre de poésie sur la représentation, c’est-à-dire sur les manières contemporaines de montrer et de percevoir. Le pouvoir, qu’il émane de l’Etat ou bien des grandes entreprises de la Tech, se diffuse sur internet sous la forme de contenus préformatés, et ce dans un environnement médiatique où la production d’images (et notamment de mèmes) est presque infinie. C’est à partir de ce constat que la poétique d’Elsa Boyer, avec beaucoup de virtuosité et d’humour, se déploie. Par leur richesse lexicale, leur capacité à rapprocher des éléments pourtant hétéroclites et le baroque de certaines images, ces poèmes offrent au lectorat un horizon critique renouvelé.
Laminaire est composé de dix-sept longs poèmes dans lesquels sont tressés vers et fragments de prose. On y rencontre, entre autres choses, un sénateur américain, des contrats de propriété et de location, les dessins de corps féminins et d’organes dans les traités d’anatomie, les vidéos Tiktok d’un président, la vidéo de présentation du robot Optimus de Tesla par Elon Musk, le texte du Schéma national du maintien de l’ordre, ou encore des projets et propositions de loi.
Elsa Boyer est l’autrice d’une oeuvre littéraire remarquable. Elle a publié, aux éditions P.O.L et aux éditions MF, des récits, des essais, des traductions salués par la critique autant pour leurs inventions formelles que pour la pertinence de leurs sujets. Laminaire est son premier livre de poésie. Comme les autres titres de sa bibliographie, c’est un ouvrage fortement imprégné d’une fréquentation du numérique, des images qui circulent sur les réseaux et de leurs formats.
Pieds en l’air, loin la terre
Yanka Diaghileva, Marina Skalova
Pieds en l’air, loin la terre rassemble les poèmes et paroles de chanson de Yanka Diaghileva (1966-1991), poétesse et musicienne au sein de l’un des premiers groupes de Punk sibérien. Imprégnées d’éléments de folklore sibérien et de mythologies slaves, les quatre-vingt-cinq textes qui composent ce livre évoquent à la fois l’univers du conte, l’esprit no future et la vie quotidienne en Sibérie à la fin des années 1980. S’ils sont marqués par une certaine forme de désespoir, ils témoignent surtout d’une profonde révolte existentielle et d’une insoumission au pouvoir soviétique. Extrêmement ciselés sur le plan sonore, ils sont nourris par les différents -ismes de la poésie russe (symbolisme, acméisme, futurisme). Mais Yanka Diaghileva ne revendiquait aucune filiation, elle faisait du punk: « Ce sont des étoiles qui tombent du ciel / En mégots des étages du dessus ». « Trouer la brume du paradis », un essai littéraire de Marina Skalova, complète cette éditions.
Comment réparer : La maternité et ses fantômes
Iman Mersal, Richard Jacquemond
Publié en 2018 par Kayfa-ta (Égypte), Comment réparer : la maternité et ses fantômes propose une réflexion sur la maternité et ses représentations. Plusieurs fois réimprimé, ce livre jouit d’une très grande réputation dans le monde arabophone, notamment auprès des jeunes générations.Mobilisant différentes formes d’écriture (essai, récit, poème, journal) et des images photographiques tirées de sources diverses (archives personnelles, presse, portraits vernaculaires, etc.), la trame du livre s’articule autour des relations de l’autrice avec sa mère, sa grand-mère et ses deux fils. Déjouant les clichés et les formes narratives établies, Iman Mersal décèle les complexes réseaux symboliques dans lesquels s’inscrivent la filiation et la maternité, depuis la grossesse jusqu’à l’éducation des enfants, et ce de génération en génération.À l’écoute des silences de la mémoire, explorant ses labyrinthes, le livre porte un regard critique sur la violence et le sentiment de culpabilité qui traversent le corps maternel, notamment dans ses rapports au langage, au travail ou aux institutions. Iman Mersal élabore ainsi une sorte d’art poétique : la réparation dont parle le titre passe par l’écriture, elle est donc d’ordre créatif ; mais l’écriture s’insère dans un quotidien qui lui fait obstacle, qui met au défi la possibilité même d’écrire dès qu’on devient mère. Comment réparer : la maternité et ses fantômes est en ce sens un formidable texte de résistance, un geste d’émancipation.
Née en 1966 en Égypte, Iman Mersal est poète et professeur associé de littérature arabe à l’université d’Alberta, au Canada. Ses récents livres sont des écrits très originaux qui mêlent recherche académique et réflexions intimes sur une grande variété de sujets, dont la plupart ont trait à son identité de femme et d’artiste. Une anthologie de ses poèmes – Des choses m’ont échappé (2018) – et un récit – Sur les traces d’Enayat Zayyat (2021) – ont été traduits en français par Richard Jacquemond pour les éditions Actes Sud
Affiliation
Mira Mattar, Judith Abensour and 1 more
Affiliation, de Mira Mattar, autrice londonienne issue de la diaspora palestinienne, explore des thèmes tels que le genre, la famille, la religion, la guerre, l’écologie, le colonialisme et l’amour, en lien avec des lieux comme la Jordanie, le Liban, la Palestine et le Royaume-Uni. Interrogeant nos affiliations personnelles et collectives, et la manière dont les systèmes de pouvoir influencent nos désirs et nos identités, le livre s’ouvre sur quatre Lettres d’Amman qui propulsent le texte poétique dans le mouvement du monde et attestent de la dynamique de l’exil palestinien, où l’éclatement, l’effacement et l’appropriation se mêlent avec les effets contemporains de la mondialisation.
La deuxième partie du livre, intitulée Affiliation (pour mon père) est un long poème rétrospectif qui court sur une trentaine de pages. L’écriture à la première personne de Mira Mattar met en tension des contextes politiques, domestiques, intimes, économiques où se déploient des affiliations coloniales, capitalistes, patriarcales, nationalistes. Elle en restitue les violents processus internes, passant du refus de se soumettre à l’impossible échappée. Dans Affiliation, on fait l’expérience d’être en dehors: en dehors de son corps, en dehors d’un pays, en dehors d’une pièce. Il n’y a aucune position stable, et le sujet se construit dans un éclatement constant. Peu de livres articulent aussi finement expérimentation formelle et nécessité de l’expression verbale. Affiliation est un flux de langage dont on peut sentir l’urgence à chaque vers.